Le désir de désir, un mal d’époque
L’absence de pulsion sexuelle chez la femme est devenue un «trouble mental». Les pharmas préparent une pilule ad hoc, les thérapies se multiplient. Et des voix s’élèvent pour démédicaliser le débat
Bonjour Madame. Comment cela s’est-il passé hier soir? Encore la migraine? Et ce désagréable sentiment de ne pouvoir répondre à l’ardeur de votre homme? Parions qu’il s’est à nouveau plaint de ne plus se sentir aimé. Et que, blessée à vif, vous lui avez rétorqué qu’un tel soupçon en dit long sur ses priorités. Encore une nuit boudée, hélas.
Sachez, Madame, que votre bonne vieille migraine a changé de nom. Vous souffrez de «désir sexuel hypoactif», un dysfonctionnement dûment catalogué dans la quatrième mouture du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM IV), ouvrage de référence des psychiatres américains, et largement utilisé dans le monde. Des troubles mentaux, vous avez bien lu: est-ce que cela vous rassure ou vous angoisse (sachant que l’angoisse est également un trouble mental catalogué)?
En tout cas, vous n’êtes pas seule. Les troubles du désir sont fréquents. Ils touchent les deux sexes, mais davantage les femmes quand même. Ils constituent «la première cause de consultation en sexologie», affirme le docteur Francesco Bianchi-Demicheli, qui dirige la consultation de sexologie clinique aux Hôpitaux universitaires de Genève. S’y déploie, pour vous venir en aide, toute une panoplie d’approches par ailleurs proposées dans les cabinets privés de Suisse romande: l’offre en thérapies sexuelles s’est considérablement étoffée ces dernières années.
Sachez encore, Madame, que les fabricants de médicaments pensent intensément à vous: le «viagra féminin», sorte d’aphrodisiaque du troisième millénaire, est en phase d’étude avancée. Il devrait arriver en magasin en 2011. Son fabricant allemand s’attend à réitérer le succès planétaire des pilules bleues boosteuses d’érections masculines. Ce qui ne manque pas de raviver l’indignation des résistants à la puissance croissante de l’industrie pharmaceutique, accusée, en complicité avec les neuropsychiatres, de fabriquer des maladies pour ensuite vendre le produit qui les soignera.
Pour compléter le tableau de cette époque baroque, il faut y ajouter la bataille des asexuels, ces résistants au «bien-baisant» 1, qui n’ont pas de désir, affirment s’en porter comme un charme et supportent mal qu’on les traite d’anormaux. Ainsi, pendant qu’une armée de spécialistes prépare la sortie du DSM V en affinant la définition du syndrome de désir hypoactif, les asexuels exigent sa sortie immédiate du manuel de psychiatrie. L’homosexualité en a été retirée en 1973, arguent ces militants, qui revendiquent, eux aussi, le statut d’identité sexuelle à part entière.
Et vous, Madame, dans tout ça? Souffrez-vous d’un mal imaginaire inventé par les docteurs pharma-Knock? D’un dysfonctionnement trop longtemps négligé et enfin pris au sérieux? Ou encore d’un trouble nouveau, induit par le stress, la pollution, l’évolution des mœurs? Mais d’abord: souffrez-vous? Le non-désir, n’est-ce pas aussi la non-souffrance? Pourquoi aurait-on le désir de désirer?
Pollution mise à part, toutes les hypothèses ci-dessus sont partiellement vraies. «Le fait que beaucoup de femmes ne ressentent pas de pulsion sexuelle n’a rien de nouveau en soi, résume le sexologue genevois Dominique Chatton. Ce qui a changé, c’est la perception du problème.» Le droit au plaisir est devenu une injonction forte, et celle qui n’a même pas envie d’avoir envie a vite fait de se sentir anormale. Sans compter que dans le couple, la conception du bonheur n’a jamais été aussi ambitieuse: idéalement, les corps et les cœurs doivent vibrer à l’unisson dans une sorte d’accord parfait.
Ceux qui n’y parviennent pas sont forcément nombreux, note Francesco Bianchi Demicheli, car le désir masculin et féminin ne fonctionnent pas de la même manière: le second est notamment soumis à «une plus grande variabilité». Ce qui fait la différence, et le diagnostic, c’est la souffrance de ne pas y arriver. Souffrance individuelle, ou relationnelle. Importante, la relation: «Bien des troubles du désir chez la femme viennent de là.» Observation confirmée par la sexologue américaine Rosemary Basson, à la pointe de la réflexion sur le désir et ses définitions: «L’examen physique […] fait partie de la routine, mais il est rare qu’il permette d’identifier une cause de dysfonctionnement sexuel.»
Alors, Madame, que faire? Rosemary Basson suggère de commencer par mieux comprendre les différences entre désir masculin et féminin. Par exemple, l’actuelle définition du désir sexuel hypoactif considère l’absence de fantasmes sexuels comme un critère. Or, note la spécialiste, ces derniers ne jouent qu’un rôle marginal dans l’accomplissement sexuel des femmes. Tout comme le fait, pour elles, de ne pas prendre l’initiative: une passivité initiale parfaitement compatible, après quelques entrefaites, avec un ardent rendez-vous.
Et aussi: se souvenir que nous ne sommes pas des bêtes. Que chez l’homme, le désir a très peu à voir avec la biologie, beaucoup avec la culture. La Biennoise Mireille Baumgartner, adepte, comme Dominique Chatton, de l’approche sexocorporelle, résume: «La sexualité est un art corporel, qui s’apprend. Les femmes sont souvent déçues de découvrir qu’aucun prince charmant ne va leur en apporter la révélation sur un plateau.»
Vous concevez, Madame, que l’on se mette à l’école du plaisir mais imaginez mal que l’on puisse apprendre le désir? C’est, bien sûr, que les deux choses sont liées, le second étant l’«anticipation positive» du premier.
Avez-vous remarqué, Madame, que nous vivons dans un temps où tout s’apprend? Même le bonheur, même le désir. Comment ne pas s’en réjouir? Mais il n’est pas interdit non plus, de temps en temps, de ressentir une petite fatigue.
1.
«La révolution asexuelle»,
de Jean-Philippe de Tonnac,
Ed Albin Michel, 2006.

Monde